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Les voyages de la nuit

Il ne me reste de l’enfance qu’un souvenir d’ennui, une grande vacuité. Très jeune, je fuguais, mais l’on me retrouvait toujours. Je me terrais alors dans le creux d’une chambre ou à sa fenêtre, guettant le moindre événement qui pourrait me distraire. Je convoquais aussi les rêves de la nuit, car leur beauté m’impressionnait.

J’ai essayé de capter quelques images de ces rêves récurrents. Parfois, des pensées émergent dans le sommeil. Des mots comme des bulles éclatent à la surface de la conscience. Les mots entrent dans l’image. Ils s’y logent, insaisissables comme le souvenir. L’image est vacillante. Des formes se superposent, se condensent, jouent en miroir.

Photographier pour tenter de revoir, dans la nuit du labo, ces paysages improbables, cette fantaisie. Tenter de retrouver, les yeux ouverts, ces scènes de la vie intérieure.

La vision fantôme

Au départ, rien de très construit. J’envisageais une série d’autoportraits. C’était une impulsion, l’idée d’un travail sur l’âge qui avance inéluctablement. Mais, face aux premières épreuves imprimées, des perspectives nouvelles, bien différentes me sont apparues.

Une photographie plus ancienne, que j’avais nommée : « le fantôme », m’est alors revenue en mémoire. Elle représentait mon ombre portée. Sans doute le souvenir d’un passé où mon image restait encore évanescente, presque irréelle. Cette ombre, ce fantôme, je l’ai réalisé ensuite, correspondait probablement à ce que mon père – dont la vue était faible  – voyait du monde. Un accident dans son enfance, puis, une vision voilée, floue, s’assombrissant de plus en plus avec l’âge.

Ses troubles visuels, sa malvoyance, ont fondé, je crois, mon désir de devenir photo-graphe et en ont induit l’écriture. Représentation tronquée, percée de trous et de mots.

Ce travail fut une révélation, celle du regard de mon père tapi dans l’ombre du mien.

Tout dernièrement, j’ai appris que ma découverte fortuite, liée à cette série, pouvait être assimilée à un processus portant un nom savant, la sérendipité.

Mémoire de papier

Les archives familiales dorment au fond des tiroirs. Avec les cartes postales, les recettes de cuisine, factures et livres de comptes…Au hasard des fouilles, leur désordre livre des combinaisons qui bousculent notre mémoire.

Rapprocher ces papiers silencieux du tranchant de nos questions. Se tenir derrière l’auteur de ces vieilles photos. Le traverser, lui et son boitier, pour être enfin le témoin de ces scènes.

Tisser un récit qui nous appartiendrait, et colmaterait ces vastes landes trouées de cratères abyssaux. Ecrire enfin une mythologie dont on pourrait être l’auteur.