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Mémoire artiste

Je me souviens de la première fois que je suis entrée dans l’atelier de Marc Pérez et qu’il m’avait invitée à descendre dans une des caves qui abritait ses sculptures, je faisais attention à chaque marche, je ne voyais pas bien, je devais m’habituer à l’obscurité, j’avais le trac, comme si je pressentais que j’allais vivre une expérience inédite et que j’allais réapprendre à voir. Et tout à coup, ce saisissement devant la découverte d’une œuvre rare, solennelle et splendide : des êtres se dressaient devant moi, une foule d’êtres, faits de terre, de bois, de papier, de racines végétales déchirées, broyées, collées, oui, je sentais que ces êtres me regardaient, me questionnaient, m’invitaient eux aussi à entrer dans leur étrange monde. Les uns étaient seuls, d’autres en couple ou en groupe, certains embarqués sur la mer pour un voyage dont on ne connaissait ni la terre de départ ni celle d’arrivée. Ils étaient là, comme suspendus dans leurs gestes, le temps lui-même semblait suspendu, ni passé ni présent. L’un d’eux avait des ailes ouvragées : ange ou oiseau, fort ou fragile, inquiet ou confiant ? Tout cela à la fois. D’où venaient-ils ? Où se dirigeaient-ils ? Qu’avaient-ils à nous dire ? Je n’avais pas de mots pour exprimer ce bouleversement. Je faufilais mon regard d’une sculpture à l’autre et dans ce sombre rassemblement d’une population nouvelle, il me semblait retrouver quelque chose à la fois de familier et de lointain, quelque chose qui nous appartiendrait et que nous aurions oublié, comme une blessure très ancienne qui nous auraient transformés en voyageurs incertains. Figures assises au bord du vide, portant sur leurs corps menus ou ficelés des empilements de livres irréguliers, avec des jambes interminables posées sur un socle qui semblait bien plus qu’un socle, peut-être même était-ce là un coffre à secrets d’où elles auraient réussi à surgir, magiquement ? Il y a en effet de la magie dans l’œuvre de Marc Pérez, une magie venue des forêts, des déserts, des glaciers et des volcans, roches basaltiques, feuilles broyées, mousses et lichens à la géométrie complexe, qui poussent n’importe où, sans même avoir besoin de racines, et dans l’invisible la présence de paysages rêvés ou réels qui ne cessent d’être déposés en vrac dans notre mémoire et qui la rendent à jamais mobile, nomade, gourmande. Mémoire tactile, qui avale tout ce qu’elle rencontre et le transforme aussitôt, mémoire artiste, infatigable, répétitive, presque obsessionnelle. « Il faut porter encore du chaos en soi pour pouvoir accoucher d’une étoile qui danse » J’avais bien remarqué, en passant dans l’atelier, cette phrase de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, elle était épinglée sur un des murs de l’atelier et maintenant, devant ces sculptures, voilà qu’elle prenait soudain tout son sens.
L’œuvre de Marc Pérez se tient en équilibre entre le voyage d’un explorateur de l’intime et la quête presque métaphysique d’un artiste, entre poésie, onirisme et psychanalyse. Elle pourrait être un cri, un appel, un rêve. Ces sculptures autant que les étonnantes séries de dessins aux visages hallucinés, comme rescapés d’un immense tremblement du monde ou d’une nuit de feu, ont la fulgurance de certaines visions, la puissance des résurrections Personnages muets ou dansant tout au bord d’un récit qu’ils n’arrivent pas à dire et que nous raconterons peut-être à leur place. Le monde aurait disparu, il y aurait eu un engloutissement ou une catastrophe et eux, seraient des survivants. Ils sont seuls, même en couple ou en groupe ils ont l’air d’être seuls, souvent en léger déséquilibre ou prêts à prendre leur envol, mais on voit bien qu’ils sont en réalité bien ancrés. Ils tiennent en eux et protègent ce monde qui a été perdu. Il ne reste que ce qu’ils portent sur leur dos, voilà ce qu’ils nous montrent. Ces livres enferment la trace de ce qu’ils ont vécu, un récit infini contenu dans des milliers de pages jaunies, brûlées, sans doute lues et relues, palpées, commentées, délaissées, retrouvées puis sauvées. Ils veulent témoigner, raconter. Leur histoire a l’air de peser sur eux, mais peut-être qu’au contraire, c’est ce poids qui les rend léger, capables tantôt de méditer et de patienter, tantôt d’avoir des ailes et de devenir danseurs, funambules, acrobates. Ce sont des êtres captifs qui offrent à voir leur libération. Je regarde encore. Ce personnage me conduit chez les Dogons, cet autre dans l’atelier de Bacon ou celui de Giacometti, cette silhouette tenant en équilibre un globe sur sa tête me transporte à Venise, juste à la Pointe de la Dogana, devant l’église de la Salute. Je retrouve l’or de la sculpture de Fortune, magnifique corps suspendu entre ciel et mer, tenant une voile au bout de sa main pour indiquer aux bateaux la direction du vent : sa grâce, sa puissance, son apparent déséquilibre quand on la voit soulever un pied tandis que l’autre est posé sur le globe terrestre que soutiennent deux Atlantes aux épaules musclées. On dirait qu’elle danse, seule devant la mer, son royaume. On dirait la Gradiva. Et je comprends tout à coup de quelle manière l’œuvre de Marc Pérez, par sa force et son mystère, parvient à nous faire apparaître des temps et des lieux multiples, où l’on ne saura plus qui est mort ni qui est vivant. « Nul n’a jamais décrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer », écrivait Artaud. Et cette couleur verte, patinée et veloutée, qu’il a introduite dans ses sculptures les plus récentes depuis son voyage en Islande, un mois de décembre, traduit la stupeur qui l’a saisi devant la beauté de ces paysages de roches noires, de montagnes et de glaciers, où vit et palpite en permanence un peuple caché d’elfes, de génies et de farfadets. La vibration d’un paysage entier dans une couleur.
Entrons ensemble dans cette œuvre d’une rare beauté, énigmatique, dérangeante, ensorcelante, qui nous invite à un grand voyage hallucinatoire. Quête inlassable et magnifique, comme si Marc Pérez, par son geste de sculpteur et de peintre, allait chercher éperdument une même scène disparue ou peut-être quelqu’un, un visage oublié, très lointain, qu’il ne connaîtrait peut-être pas mais qui lui ressemblerait étrangement et du coup nous ressemblerait. La beauté est partout, dit-il, et sans doute faut-il la traquer, l’attendre, la débusquer loin, très loin, mais en passant par le plus profond de son être.
Colette Fellous

Marc Perez naît à Tunis en 1955. Il vit et travaille à Paris.

Participation salon art up ! Lille Grand Palais du 25 au 29 juin 2020 – Vernissage le mercredi 24 juin à 19 h.

Exhibition

January 9, 2016 to February 7, 2016